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Étalement urbain et inégalités sociales et environnementales

Cas de Nouadhibou (Mauritanie)


Thèse de Ahmed Salem EL ARBI (ESO Le Mans) soutenue en 2013



 

Résumé :

Suite aux conséquences de fortes périodes de sécheresse (des années 1960, 1970 et 1980), le monde nomade/rural s’est vidé de ses habitants venus subitement s’installer dans les grands centres urbains mauritaniens. Ces changements socio-spatiaux ont bouleversé la société mauritanienne, composée d’arabophones (les arabo-berbères appelés Bîdhanes et les hommes affranchis ou ex-esclaves appelés Haratines) et d’afrophones (peuls, Wolofs, Soninké et Bambara). En termes d’urbanisme et de disponibilité des services sociaux de base, les villes du pays n’étaient pas préparées pour une inclusion réussie des nouveaux migrants. En conséquence, l’expansion des villes mauritaniennes s’est caractérisée par un développement rapide et par des disparités socio-spatiales criantes. Le littoral mauritanien abrite uniquement deux villes : Nouakchott (capitale du pays) et Nouadhibou (la capitale économique) qui ont subi plus de pression anthropique que les autres villes du pays, parce qu’elles offrent plus d’opportunités d’emploi et d’accès aux services urbains.
Nous partons de l’hypothèse principale que l’inégalité sociale d’accès aux parcelles est à l’origine de l’étalement urbain incontrôlé de la ville de Nouadhibou. Quelle est la réaction des habitants face à l’inégal accès aux parcelles à Nouadhibou ? Quelles sont les inégalités sociales et environnementales produites par le processus d’étalement urbain de Nouadhibou ? Qui habitait majoritairement dans les quartiers spontanés et périphériques de Nouadhibou ? Notre démarche consiste à tracer l’évolution urbaine de Nouadhibou afin de mesurer et caractériser l’ampleur de son étalement urbain, d’identifier ses causes ainsi que les inégalités sociales et environnementales qui y sont associées. Nous avons d’abord utilisé des images satellites et des formules mathématiques afin de mesurer l’étalement urbain. Puis des entretiens avec des familles résidant dans différentes zones urbaines de la ville ont été menés, selon deux approches, quantitative (160 ménages) et qualitative (15 ménages). Nous avons créé une base de données contenant des indicateurs mesurant les inégalités subies, et décrit le vécu quotidien des habitants. Les données recueillies ont été traitées en utilisant le logiciel Shinx V5 et utilisées pour la réalisation d’une dizaine de cartes thématiques sur Map Info.

Les résultats de notre recherche montrent que les inégalités sociales d’accès aux parcelles urbaines, via le processus d’attribution, sont criantes à Nouadhibou. Seulement 93 parcelles furent attribuées durant la période 1975 à 1984 et ce malgré les besoins accrus en logements (au début des années 1980, la moitié des habitations furent spontanées). Entre 1990 et 2002, 92,96% des parcelles concédées ont été attribuées par les autorités compétentes dans des conditions souvent louches et opaques. La genèse des quartiers spontanés (Kebba) reflète le contre-pouvoir créé par les habitants pour faire face à ce type d’inégalité sociale. Le processus de régularisation foncière des quartiers spontanés (entamé depuis 1985), consistant à reloger les habitants dans de nouvelles zones urbaines, a conduit à un étalement urbain excessif. La réalisation des infrastructures urbaines n’a pas accompagné le processus d’étalement, ce qui est à l’origine d’inégalités sociales (problème de transport et d’accès aux écoles, manque de pharmacies...) et environnementales (difficultés d’accès à l’eau potable et à l’électricité, absence de service de collecte des ordures...) constatées, surtout dans les quartiers périphériques. Les Haratines, qui résidaient autrefois aux extrémités des campements nomades maures, représentent 62% (de notre échantillon) des habitants des quartiers spontanés et 73% des familles enquêtées dans les nouveaux quartiers périphériques El Weva, où l’étalement urbain de Nouadhibou s’est produit ces dernières années.

Synopsis :
Further to the consequences of important periods of drought (1960s, 1970 and 1980), the nomadic / rural world was emptied of his inhabitants who came suddenly to settle down in the large Mauritanian urban centers. These socio-spatial changes transformed deeply the Mauritanian society, consisting of Arabic speakers (Arab-Berber called Bîdhanes and the freed people or ex-slaves called Haratines) and African languages speakers (Fulanis, Wolofs, Soninké and Bambara). In terms of town planning and availability of basic social services, the cities of the country were not prepared for a successful inclusion of the new migrants. As a consequence, the expansion of the Mauritanian cities was characterized by a fast development and by striking socio-spatial disparities. The Mauritanian coast counts only two cities : Nouakchott (capital of the country) and Nouadhibou (the economic capital) which underwent more anthropological pressure than the other cities in the country, because they offer more employment opportunities and access to urban services. Our main hypothesis is that the social inequality to the lands’ access is at the origin of the uncontrolled urban growth of Nouadhibou. What is the reaction of the populations in front of the uneven access to the lands of Nouadhibou ? What are the social and environmental inequalities produced by the process of Nouadhibou’s urban growth ? Who lived mainly in the unplanned (“spontaneous”) districts and the suburbs of Nouadhibou ? Our approach consists in tracking the urban evolution of Nouadhibou to measure and characterize the scale of its urban growth, identify its causes as well as the social and environmental inequalities which are associated to it. We used firstly satellite pictures and mathematical analyses to measure the urban growth. Then we had interviews with families living in various urban zones of the city, based on two approaches, quantitative (160 households) and qualitative (15 households). We created a database containing indicators that measure the undergone disparities, and described the daily real-life experience of the inhabitants. The collected data were analyzed with Shinx V5 software and used for the realization of about ten thematic maps on Map Info.

The results of our study show that the social inequalities of access to the urban lands, via the process of allocation, are striking in Nouadhibou. Only 93 lands were attributed between 1975 and 1984 in spite of increased needs in housing (at the beginning of 1980s, half of the habitations were spontaneous). Between 1990 and 2002, 92,96 % of the granted lands were attributed by competent authorities, often in strange and opaque conditions. The genesis of the spontaneous districts (Kebba) reflects the forces of opposition created by the inhabitants to face this type of social inequality. The process of land regularization of the spontaneous districts (started in 1985), consisting in rehousing the inhabitants in new urban zones, led to an excessive urban growth. Realization of the urban infrastructures did not follow the process of growing, which is at the origin of social (problem of transport and access to schools, lack of pharmacies...) and environmental inequalities (difficulty of access to the drinkable water and to electricity, absence of garbage’s collection services...), especially in suburbs. Haratines, who lived previously in the extremities of the Moorish nomadic camps, represent 62 % (of our sample) of the spontaneous districts inhabitants and 73 % of the families consulted in the new suburbs of El Weva, where the urban growth of Nouadhibou occurred during the last years.